Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/09/2009

Grünewald

300226927.jpgLorsqu’on replie les volets du retable

de l’église paroissiale de Lindenhardt,

enfermant ainsi

les figures de bois sculpté dans leur habitacle,

on voit sur le panneau de gauche

venir à nous saint Georges.

Tout à l’avant il se tient sur le bord,

Une largeur de main au-dessus du monde,

et à l’instant va franchir le seuil

du cadre. Georgius Miles,

homme au torse de fer à la poitrine d’airain

arrondie, aux cheveux d’or rouge et aux traits

argentés, féminins. Le visage de l’inconnu

Grünewald ressurgit toujours

dans son œuvre, celui d’un témoin

du miracle des Neiges, celui d’un ermite

dans le désert, d’un miséricordieux

dans le Christ aux outrages de Munich.

Enfin dans la lueur d’un après-midi

à la bibliothèque d’Erlangen, c’est lui qui se détache, lumineux,

sur l’autoportrait d’un peintre âgé de quarante

à cinquante ans, rehaussé à la craie blanche,

plus tard détruit à la plume et à l’encre par une main

étrangère. Toujours cette même

douceur, ce même poids d’affliction, cette même

irrégularité des yeux, voilés,

détournés, plongeant dans la solitude.

 

 

M5058.jpg

 

 

 

En ce qui concerne l’hospice lui-même,

où sur les douze chanoines

huit en général étudiaient la philosophie

sous la direction d’un lecteur,

les rituels de purification

qu’on appliquait aux malades

devenaient un combat mené sur les corps de ces malades

contre la présence de la mort

s’instaurant dans la folie

- la dispute la plus fondamentale

qui soit, dans laquelle le retable

commandé à Grünewald

par Guido Guersi, le précepteur d’Issenheim,

devait jouer un rôle thérapeutique central

par la représentation,

dans les couleurs les plus belles

et les plus effrayantes,

de l’heure des livides

purulences, et donc aussi

par la force et l’effet

de l’image. Au plus tard

lorsqu’il commence les travaux

dans cette infirmerie d’Alsace, où étaient réunis les modèles

les plus divers de la manière qu’a l’homme

de se recroqueviller ou bien

de chercher à sortir de soi, Grünewald, qui par ailleurs

inclinait certainement à une vision

extrémiste de monde, aura compris

que la rédemption était d’être délivré de la vie.

Or la vie en tant que telle, qui

se déroule effroyable, partout et incessamment,

n’est présente nulle part sur le retable

dont les figures sont déjà soustraites

au mal de l’existence, si ce n’est dans

cette mêlée irréelle et démente

que Grünewald a développée autour du saint Antoine

de la Tentation, traîné sur le sol

par un monstre terrifiant qui le prend aux cheveux.

 

M5064.jpg

 

 

Tout en bas dans l’angle gauche est accroupi

le corps recouvert de chancres syphilitiques

d’un pensionnaire

de l’hospice d’Issenheim. Au-dessus

se dresse une créature androgyne à deux têtes

et plusieurs bras,

s’apprêtant à occire le saint

avec un os maxillaire.

A main droite un volatile à pattes d’échassier

qui de ses bras humains

brandit un gourdin. Derrière

et à côté de celui-ci, vers le milieu du tableau,

grouillant comme des crabes, des gueules béantes de requins

et de dragons, des rangées de dents, des nez rongés

dont coule la morve, les lambeaux d’ailes

en forme de nageoires, froides et visqueuses, des poils et des cornes,

de la peau semblable à des tripes retournées,

excroissances de la vie tout entière,

dans l’air, sur la terre et dans l’eau.

Voilà ce qu’est pour lui, le peintre, la Création,

image de notre présence folle

à la surface de la terre,

d’une régénération empruntant

des voies vertigineuses,

dont les formes parasites, entremêlées,

s’interpénétrant et s’engendrant

les unes les autres, font intrusion,

essaim démoniaque,

dans la paix de l’ermite.

 

M5066.jpg

 

 

 

C’est ainsi que Grünewald décrivait,

maniant en silence son pinceau,

les cris, les vociférations, les gargouillements,

les chuintements d’un spectacle pathologique,

dont son art et lui-même, comme il le savait bien,

faisaient partie. La posture de panique

visible dans toutes les figures

de l’œuvre de Grünewald, la tête renversée

qui dégage la gorge et souvent expose le visage

à une lumière aveuglante,

est la manière paroxystique qu’ont les corps de dire que

la nature ne connaît pas d’équilibre,

mais enchaîne à l’aveuglette

les expériences brutes,

et comme un bricoleur insensé

démantèle ce qu’elle vient à peine de créer.

Tester jusqu'où elle peut encore aller

est son seul but, germer,

proliférer, se reproduire,

en nous et par nous aussi, et par

les machines surgies de nos têtes

en un chaos universel,

tandis que derrière nous déjà les arbres

verts quittent leurs feuilles et

dépouillés comme souvent dans les tableaux

de Grünewald se dressent dans le ciel,

leurs branches mortes dégouttant d'une

substance moussue.

L'oiseau noir qui dans son bec

apporte sa collation à saint

Antoine dans son coin de désert

est peut-être celui au coeur de verre

qui depuis toujours

vole vers nous,

celui dont un autre saint homme

des derniers jours annonce

qu'il chiera dans la mer,

laquelle se mettra à bouillir et s'asséchera,

et la terre tremblera et la grande cité

à la tour de fer sera en flammes

et le pape sera dans une barque

et les ténèbres se feront et

là où le coffret noir tombera,

une poussière grise et jaune

recouvrira le pays.

 

 

M5065.jpg

 

 

 

W.G. Sebald D'après nature - Poème élémentaire, extrait

18:20 Publié dans Grünewald, W.G. Sebald | Lien permanent