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10/02/2009

Robert Musil

 

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Traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet

C’est à Vienne, à l’invitation du Werkbund autrichien, que Robert Musil (1880 – 1942) prononça le 11 mars 1937 cette conférence sur la bêtise. La bêtise était un sujet auquel Musil réfléchissait depuis au moins 1935.

 

 

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Extrait


"Quelqu'un qui entreprend de parler de la bêtise court aujourd'hui le risque de subir quelque avanie : on peut l'accuser de prétention, ou de vouloir troubler le cours de l'évolution historique. J'ai écrit moi-même, il y a quelques années déjà: " Si la bêtise ne ressemblait pas à s'y méprendre au progrès, au talent, à l'espoir et au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. " C'était en 1931; et nul ne s'avisera de contester que le monde, depuis, n'ait vu un certain nombre de progrès et de perfectionnements! Ainsi est-il devenu peu à peu impossible d'ajourner la question : "Qu'est-ce, au juste, que la bêtise? "

(...) Je me suis toujours douté que cette résistance multiforme d’un peuple qui se pique d’aimer l’art à la création et à toute finesse d’esprit n’était que de la bêtise, peut-être une variété particulière de bêtise, une bêtise esthétique et peut être aussi affective ; se manifestant de telle sorte, en tout cas, que ce que nous appelons « bel esprit » pourrait être qualifié aussi bien de « belle bêtise » ; aujourd’hui encore, je ne vois guère de raisons de changer d’avis.

(...) Nous ne pouvons nous faire quelque idée du pouvoir, énorme autant qu'éhonté, de la bêtise sur nous, en voyant l'aimable conspiration de surprise qui accueille généralement celui qui prétend, alors qu'on lui faisait confiance, évoquer ce monstre par son nom. J'ai commencé par en faire sur moi l'expérience; je n'ai pas tardé à en avoir la confirmation historique le jour où, parti à la recherche de prédécesseurs dans l'étude de la bêtise - dont je n'ai rencontré qu'un petit nombre d'ailleurs, les sages préférant apparemment traiter de la sagesse !-, j'ai reçu d'un érudit de mes amis le texte d'une conférence de 1868 dont l'auteur est Jon. Ed. Erdman, élève de Hegel et professeur à Halle. Cette conférence, intitulée, De la bêtise commence en effet par évoquer les rires qui avaient salué son annonce; et depuis je sais que même un hégélien peut y être exposé, je suis convaincu qu'il y a quelque chose de particulier dans cette attitude de l'homme envers celui qui veut traiter de la bêtise; et la certitude d'avoir ainsi provoqué un pouvoir psychologique puissant et profondément ambigu me remplit de perplexité. Je préfère donc avouer ma faiblesse devant ce problème: c'est que j'ignore ce qu'elle est. Je n'ai pas découvert de théorie de la bêtise à l'aide de laquelle je pourrais entreprendre de sauver le monde; je n'ai même pas trouvé, à l'intérieur des limites de la réserve scientifique, un seul chercheur qui en ai fait son objet, pas même le témoignage d'une unanimité qui se serait établie tant bien que mal à son sujet dans l'analyse de phénomènes analogues. Peut-être cela tient-il à mon manque d'information; mais il est plus probable que la question : "Qu'est-ce que la bêtise? " est aussi peu naturelle à la pensée moderne que la question : "Qu'est-ce que le beau, ou le bien, ou l'électricité? "

                                                                                                                                                          

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Plonk et Replonk