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20/03/2011

Johann Wolfgang von Goethe

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Désirée Dolron

 

 

Lorsque autrefois du haut du

rocher je contemplais, par delà le fleuve, la fertile vallée

jusqu’à la chaîne de ces collines ; que je voyais tout germer

et sourdre autour de moi ; que je regardais ces montagnes

couvertes de grands arbres touffus depuis leur pied jusqu’à

leur cime, ces vallées ombragées dans tous leurs creux de

petits bosquets riants, et comme la tranquille rivière

coulait entre les roseaux agités, et réfléchissait le léger

nuage que le doux vent du soir promenait sur le ciel en le

balançant ; qu’alors j’entendais les oiseaux animer autour

de moi la forêt ; que je voyais des millions d’essaims de

moucherons danser gaiement dans le dernier rayon rouge

du soleil, dont le dernier regard mourant délivrait et faisait

sortir de l’herbe le hanneton bourdonnant ; que le

bruissement et l’activité autour de moi rappelaient mon

attention sur mon rocher, et que la mousse qui arrache à la

pierre sa nourriture, et le genêt qui croit le long de l’aride

colline de sable, m’indiquaient cette vie intérieure,

mystérieuse, toujours active, toute-puissante, qui anime la

nature !… comme je faisais entrer tout cela dans mon

coeur ! Je me sentais comme déifié par ce torrent qui me

traversait, et les majestueuses formes du monde infini

vivaient et se mouvaient dans mon âme. Je me voyais

environné d’énormes montagnes ; des précipices étaient

devant moi, et des rivières d’orage s’y plongeaient ; des

fleuves coulaient sous mes pieds, et je voyais, dans les

profondeurs de la terre, agir et réagir toutes les forces

impénétrables qui créent, et fourmiller sous la terre et sous

le ciel les innombrables races des êtres vivants. Tout, tout

est peuplé sous mille formes différentes ; et puis les

hommes, dans leurs petites maisons, iront se confortant et

se faisant illusion les uns aux autres, et régneront en idée

sur le vaste univers ! Pauvre insensé, qui crois tout si peu

de chose, parce que tu es si petit ! Depuis les montagnes

inaccessibles du désert, qu’aucun pied ne toucha, jusqu’au

bout de l’océan inconnu, souffle l’esprit de celui qui crée

éternellement ; et ce souffle réjouit chaque atome qui le

sent et qui vit… Ah ! pour lors combien de fois j’ai désiré,

porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête, voler

au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe

écumante de l’infini, et seulement un instant sentir dans

l’étroite capacité de mon sein une goutte des délices de

l’Être qui produit tout en lui-même et par lui-même !

 

Johann Wolfgang von Goethe – Les Souffrances du jeune Werther