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10/04/2009

Gérard Titus-Carmel

© André Morain, Paris

 

Le Collège des Bernardins accueille dans la grande nef la Suite Grünewald de Gérard Titus-Carmel, une série de cent soixante oeuvres présentée pour la première fois. Cette série est inspirée de la Crucifixion du retable d’Issenheim peint par Matthias Grünewald au début du XVIe siècle et conservé au musée d’Unterlinden à Colmar.

Elle est composée de cent cinquante neuf dessins de dimensions identiques et d’une grande peinture, réalisés entre juin 1994 et juin 1996. L’artiste se livre à une véritable entreprise de déconstruction de la dramaturgie du tableau en isolant les figures puis certains détails tels que les mains, les pieds et le torse du Christ, les mains et les plis de la robe de Marie-Madeleine, le bras droit de saint Jean-Baptiste… Il réalise ce travail d’exploration et d’analyse de l’œuvre à l’aide de techniques variées : fusain, mine de plomb, craies, pastel, encre, aquarelle, peinture acrylique et papier collé.

Cette série est comme un cheminement qui nous permet d’approcher la vision de l’artiste ; Titus-Carmel nous livre ses recherches, ses questionnements, son travail sur les formes. Il s’agit bien d’une succession et non d’une progression ; la grande peinture n’achève pas la série mais l’accompagne et n’en retient d’ailleurs que quelques propositions plastiques. Titus-Carmel propose une suite qui s’offre comme une longue méditation.  La Suite Grünewald devient ainsi, au terme de ce long travail de peinture et de dessin, une interrogation sur les enjeux mêmes de la représentation.


 

Exposé chronologiquement, l'ensemble se présente comme une suite, ou plutôt une fugue, puisque Titus-Carmel ne traite pas un élément après l'autre de l'oeuvre, mais au contraire ne cesse de revenir sur ces éléments, de les réanalyser, de les dessiner au crayon, à l'encre en noir et blanc ou en couleur, de passer d'une copie très réaliste à une schématisation proche de l'abstraction, bref, de multiplier les interprétations de la partition de Grünewald. Ainsi naît parfois une oeuvre véritable, d'une autre oeuvre, et du risque que prend l'artiste de la comprendre.

Dessous de retable Olivier Cena, extrait

 

Collège des Bernardins
20, rue de Poissy. 75005 Paris
Métro : Maubert-Mutualité, Cardinal Lemoine
Tel. : 01 53 10 74 44 
www.collegedesbernardins.fr 

 


De Kooning. Untitled (crucifixion) (1966)

De Kooning Untitled crucifixion 1966

 

C’est aux artistes plus qu’aux religieux, aux savants ou un philosophes, qu’il faut demander une preuve sur le corps de la pensée, et les mythes qui s’y rattachent. Vivre ce corps, l’intimer sous une forme toujours singulire, pourra faire la démonstration que ces mythes n’ont pas surgi et n’ont pas été élaborés pour rien. Exemple : Watteau est en train de mourir, on lui tend un crucifix, il le repousse. Pourquoi ? Par conviction idéologique ? Pas du tout : " Il est mal sculpté. " dit-il.

Qui a pu croire que cette histoire de crucifixion était terminée et bouclée ? Qu’elle relevait désormais du Musée ? La voici reparue, transformée, chez au moins trois spécialistes du mouvement et du spasme subjectif : PicassoDe KooningBacon. Chacun à sa façon, ils vont chercher cette croix de la représentation, ils la sortent du poncif où on a voulu la fixer. Plus rien à voir avec l’ostention frontale proposée à la génuflexion ou à la méditation d’une collectivité : il s’agit ici d’une expérience personnelle obligée d’inventer le code où elle se déroule. C’est pourtant bien de crucifixion qu’il est question, pas d’autre chose. Simplement, l’épreuve est réactivée, déplacée, les coordonnées ne sont plus les mêmes, un autre vertige est à l’oeuvre. On reprend le drame par l’intérieur, et peu importe qu’une telle transgression paraisse un blasphème à ceux qui ont pris une assurance sur la souffrance devenue cliché ou à ceux qui ne peuvent pas voir (tradition ou timidité) un crucifix en peinture. Personne n’est content ? Tout le monde est troublé . Voilà l’art. Voyez cette Marie-Madeleine de Rodin pâmée sur un Christ jamais vu ainsi en trois dimensions. Révélation brusque de l’érotisme en jeu ? Oui, mais débordement de justice.

...De Kooning, lui, dans ses dessins " les yeux fermés " nous avertit qu’une telle vision est en effet retournée et fait trembler le mythe sur ses bases. Le Christ est un pauvre type ahuri mal cloué au milieu des bras, sexué par erreur, effondré par ce qui lui arrive. Position hagarde et comique. En bas, sarabande de femmes plutôt putes, nouveauté dans le scénario. Elles s’amusent, elles sont bien entendu nécrophiles, elles incarnent la volonté sociale de base : eh, eh celui-là, au moins, on l’a eu.

Philippe Sollers extrait La guerre du goût 1994


Un peintre qui traite de ce sujet, qu’il se nomme Grünewald ou Rembrandt, Rubens ou Delacroix, Bosch l’ancien ou Beckmann le moderne, n’y voit qu’idées funèbres et morales. Il concentre dans son tableau les signes et les figures du mal et du temps. Et il en triomphe, pour finir, il échappe au désastre par la grâce de son art. Il parvient à ce prodige par le trait et la tache. Téméraire, il excite madame la Mort, il l’appelle, il l’attire, pour mieux la duper ensuite, l’emprisonner dans le filet de son dessin et la décorer de couleurs vives. 

Philippe Dagen extrait Le Monde 28 novembre 1992

11:35 Publié dans Gérard Titus-Carmel | Lien permanent