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21/03/2010

Robert Walser - Billy Childish

ARTIST- BILLY CHILDISH TYPE- Print on copier .jpg

© Billy Childish - Print on copier

 

 

J'ai fait la connaissance d'une foule de gens grâce à l'amabilité de Johann. Il y a parmi eux des artistes qui m'ont fait l'effet de gens gentils. Mais quoi, que peut-on dire quand on a eu un contact aussi superficiel ? En vérité, les gens qui s'efforcent d'avoir du succès dans le monde se ressemblent terriblement. Ils ont tous le même visage. Non, pas vraiment, et pourtant si. Ils se ressemblent par une certaine amabilité qui passe tout de suite, et je crois, que ce que ces gens ressentent est de l'anxiété. Ils se débarrassent rapidement des êtres et des choses, à seul fin de pouvoir s'occuper des choses nouvelles qui, elles aussi,  paraissent réclamer l'attention. Ils ne méprisent personne, ces braves gens, et pourtant si, peut-être méprisent-ils tout, mais ils n'ont pas droit de le montrer, parce qu'ils craignent de commettre tout à coup quelque chose comme une imprudence. Ils sont aimables par mal de siècle, et gentils par anxiété. Et puis chacun d'entre eux veut avoir de l'estime pour lui-même. Ces gens sont des hommes du monde. Et ils ont l'air de ne jamais se sentir tout à fait à l'aise. Comment peut-on se sentir bien quand on attribue de la valeur aux preuves d'estime et aux distinctions accordées par le monde ? Et puis, je crois que ces hommes sentent qu'ils ne sont plus des créatures naturelles, mais des êtres sociaux, ayant toujours leur successeur sur les talons. Chacun sent l'adversaire inquiétant qui va le surprendre, le voleur qui vient en tapinois, avec un quelconque nouveau don, répandre toutes sortes de dommages et de dépréciations autour de lui ; c'est pourquoi le phénomène tout nouveau est toujours le plus recherché et le plus favorisé dans ces milieux,  et malheur aux anciens, quand cette nouveauté se distingue par l'esprit, le talent ou le génie naturel. Je m'exprime d'ailleurs d'une façon un peu simple. Il y a là encore tout autre chose. Il règne dans ces milieux de culture avancée une fatigue qu'il est à peine possible de ne pas voir, ou de mal comprendre. Ce n'est pas la lassitude formelle et blasée, disons de la noblesse de race, non, c'est une fatigue réelle, absolument vraie, reposant sur un sentiment plus élevé et plus vif, la fatigue de l'homme sain-malsain. Ils sont tous cultivés, mais s'estiment-ils entre eux ? Quand ils réfléchissent honnêtement, ils sont satisfaits de leur position, mais sont-ils également contents ? Du reste, il y a des gens riches parmi eux. Ce n'est pas d'eux que je parle, car l'argent que possède un homme oblige à des hypothèses toutes différentes et toutes nouvelles pour se faire un jugement sur lui. Mais tous sont des gens courtois et importants à leur manière, et je suis très, très reconnaissant à mon frère Johann de m'avoir permis de connaître une portion du monde. Là-bas déjà, c'est-à-dire dans ce milieu, on se plaît à m'appeler le petit von Gunten, pour me distinguer de Johann, qu'ils ont baptisé le grand von Gunten. Ce sont des plaisanteries, le monde justement aime les plaisanteries. Moi pas, mais tout cela a si peu d'importance. Je sens combien peu ce qu'on appelle monde me concerne, et comme ce que j'appelle silencieusement le monde, moi, me paraît grand et exaltant. Cependant, mon frère s'est donné la peine de me conduire dans le monde et j'ai le devoir d'en faire grand cas. Du reste, c'est beaucoup. Tout est beaucoup pour moi, même les choses les plus infimes. Connaître parfaitement deux ou trois personnes, il y faudrait une vie entière. Voilà de nouveau des principes à la Benjamenta, et comme les Benjamenta ressemblent peu à ce que représente le monde ! Je vais aller me coucher.


Robert Walser L'Institut Benjamenta (Jakob von Gunten), traduit de l'allemand par Marthe Robert, extrait