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24/03/2009

En vrac sur Hubertus

            Mathieu Blond            
 


La grande certitude est : nous écrivons pour consigner des trucs. Nous couchons des mots sur le papier pour y transcrire des significations. Celui qui contredit cette certitude – probablement est-il un étranger.
 
Un mot écrit renvoie à un mot parlé, chaque lettre, chaque caractère, à un son. De même que chaque mot parlé, à quelque chose au dehors. Il faut que cela soit ainsi – sous peine que le monde s’écroule.
 
Nous découvrons un texte dans une langue étrangère – nous savons que derrière chaque mot, il y aura une parole. Quelque chose avant. Sur ma liste de commission, ce gribouillage « bière », c’est cette chose-là, cette boisson vaguement alcoolisée – et mieux encore, c’est ce rayonnage là-bas, au fond du supermarché, c’est cette bouteille-là… L’écriture, ça sert à retrouver les choses. Ça désigne. Il y a un monde avant elle – et elle sert à récupérer les choses dans ce monde.
 
Il y a eu, autrefois, quelques penseurs, étranges et un peu oubliés, pour dire que, non, les textes, ils ne renvoient qu’à eux-mêmes. Que les mots, les signes, les œuvres d’arts, ne signifiaient rien, ne désignaient rien, étaient comme closes et montées en boucles.
 
Et puis, entre ces deux  dogmes – il y a des œuvres.

Jan Hubertus_0003.jpg

Ce qui est frappant, chez Hubertus – je regarde l’œuvre « sans titre » de 1967 – c’est ce côté « presque de l’écrit ». Ça ne « figure » pas… ça ne « représente pas » tel ou tel objet du monde… Ni une bouteille de bière, ni un coucher de soleil, ni une pomme… Et pourtant ça ne dit pas « rien »… « Rien », ça n’existe pas…
Quelque chose comme une lettre manuscrite, retrouvée trop tard, dont la graphie est éculée – dont la main a trop tremblé. Qu’on ne peut déchiffrer – mais dont on sait que, ailleurs, en d’autres temps, on le pourrait. Je pense aussi aux traces des vers dans le bois… Je pense – aux petites déjections des vers dans le sable à marée basse, ou aux chants d’oiseaux. Je me dis – que je ne déchiffre pas, parce que je suis trop près, ou trop loin… Que je ne comprends pas encore.
 
A la bonne distance, c'est-à-dire juste en face... En même temps... Il n’est pas certain que les poèmes, par exemple, aient déjà leur signification. Pour autant, ce ne sont pas des alignements aléatoires ou absurdes de mots. Ce ne sont pas non plus des choses « ambigües », c'est-à-dire contradictoires, ambivalentes, ou dans lesquelles le sens « oscillerait ».
Non.
Autre chose encore est possible.
 
Hubertus figure quelque chose. Mais son œuvre ne « veut rien dire ». Pour être précise, une œuvre doit multiplier les éléments. Si l’on veut être, non pas compris, mais obéi, on fixe les mots, précisément. On s’assure de leurs redondances, de leurs recoupements. Le code pénal, il « veut dire » quelque chose.
Hubertus, lui, il tremble. C’est la main du vieillard ou du très petit enfant – lorsque la graphie confine à l’électrocardiogramme. Elle enregistre – mais ne « veut rien dire ». Hubertus, est-ce qu’il veut ?
Ni volonté, ni représentation. Mais sens.  
 
IMG_0002_NEW.jpgSonger à autre chose. En Chine, depuis « le début » - c’est affaire de phénix & d’immortels – l’écriture s’est resserrée. Les idéogrammes transcrivent des signifiés, non des signifiants. Ils peuvent tout dire, comme les mots formés avec les lettres de l’alphabet. On peut toujours traduire. On peut tout traduire. Il n’y a qu’un seul monde.
Mais les idéogrammes procèdent en additionnant d’autres idéogrammes, très simples, et encore plus anciens, que l’on appelle des « clefs ». Ces clefs, il y en a peu – cent, deux cents ? Ces clefs, c’est des bonshommes. C’est des chevaux, des rivières, le ciel, la terre… Et sous l’idéogramme le plus complexe, voué à peindre les concepts les plus délicats et les plus savants, il reste toujours ceci – la montagne, le vent… Avec très peu de clefs, on peut tout écrire.
A force, ces signes-là sont devenus, non pas abstraits – le signe de la montagne, il continue de désigner cette montagne, celle-ci, Himalaya ou Mont Puget – mais sibyllins. Ainsi, la montagne, c’est la stabilité. C’est l’élévation. C’est presque le ciel. Alors moi, crétin savant, je parle de « métaphore ». Mais ça n’est pas ça.

Ces signes-là tremblent. Ils sont un peu énigmatiques. Ils sont un peu comme des questions. Ils sont ouverts. Le signe de la « montagne », il est avant la montagne.
Nous ne parlons pas, nous n’écrivons pas – et Hubertus ne peint pas - « pour se faire comprendre ». Mais pour comprendre lui-même. C’est plus proche des schémas mathématiques que des compte rendus sur le monde. Ça cherche. Ça ne professe pas.
 
Ce genre de choses, cette beauté-là, on l’entrevoit parfois. Il faut être vacant. Il faut être inattentif, justement. Ces moments, où on ne pense à rien – et où le regard vagabonde seul, sans l’esprit derrière, sans le jugement. Sans « autorité » - et Hubertus n’est probablement pas un « auteur », pas l’ »auteur » de ses œuvres. Le Clezio a écrit cela quelque part – au début – parlant de la main qui écrit comme d’un sismographe. Les dadaïstes aussi ont essayé cela…

IMG_0031.jpgMais Dada, c’est au-dedans. C’est l’inconscient, c’est l’intérieur, c’est prisonnier.
Ce dont je parle, ça n’est pas moi. C’est devant moi – on pense à tout, à rien… L’œil, laissé à lui-même, voit des choses dans les motifs du papier peint… Les mômes le savent – il n’y a pas d’art « abstrait ».
 
 Car la peinture elle est toujours dehors. Car l’homme, en général, il est dehors. Ce n’est que rarement lui qui parle… - c’est le monde qui parle à travers lui. Ses mots, ses œuvres, ses peintures – elles enregistrent. Elles n’ont pas besoin de comprendre pour dire. Elles ne font que transcrire. Les œuvres ont un sens – mais ce sens est dehors. Parce que ce sens est un vivant.
 « Quelque chose parle – et ça n’est pas moi », et ça n’est pas non plus « en moi », ni inconscient, ni quoique ce soit au-dedans… C’est tout dehors. C’est dehors. C’est le monde, et c’est aussi le reste.
 
 D’ailleurs – ça n’a pas de titre, ça n’est pas signé.
 

 

© Texte inédit de Mathieu Blond

 



Illustration 1 - Sans titre 1967 encre sur papier japonais 58 x 47,2 cm

Illustration 2 - Sans titre 1973 estampe 19,7 x 14,8 cm

Illustration 3 - Sans titre 1966 encre sur papier 76 x 57 cm

 

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10:10 Publié dans Jan Hubertus, Mathieu Blond | Lien permanent

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